« Pour une nouvelle diplomatie des Droits des femmes »

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Le 30 août, dans le cadre de la conférence des ambassadeurs, Najat Vallaud-Belkacem a expliqué la nécessité de développer une nouvelle diplomatie des Droits des femmes.

Retrouvez l’intégralité de son discours :

Intervention de Madame Najat Vallaud-Belkacem – Devant la XXème Conférence des Ambassadeurs – Jeudi 30 août 2012

 Mesdames les Ambassadrices, Messieurs les Ambassadeurs,

Mesdames et Messieurs,

Je tenais avant tout à remercier le ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, d’avoir permis cette rencontre. Cela ne vous aura pas échappé : si c’est une première pour moi, ce temps d’échange avec une Ministre des droits des femmes est également une première pour la plupart d’entre vous. Et pour cause, 26 années se sont écoulées sans que l’importance de ce sujet n’ait été incarnée dans la constitution d’un ministère de plein exercice, au-delà d’ailleurs de la seule symbolique que cela implique.

Je me réjouis de ce fait que vous soyez nombreuses et nombreux – enfin, à bien regarder notre assemblée ce matin, surtout nombreux et certainement pas par désintérêt des Ambassadrices, mais j’y reviendrai- à avoir souhaité participer à cette toute première rencontre.

Vous le savez, le Président de la République l’a clairement rappelé dans son discours devant vous, parmi les valeurs universelles qui doivent conduire notre engagement dans le monde, il y a l’égalité entre les femmes et les hommes.

Le cap tracé par le Président de la République signifie que l’égalité entre les sexes, dans toutes ses dimensions, doit plus que jamais être pensée comme un élément de notre influence dans le monde et, à cet égard, l’une de vos priorités.

Je n’ignore pas les actions que vous avez déjà entreprises. Mais nous manquons encore de la cohérence nécessaire dans ces interventions pour atteindre nos ambitions. En somme, ce dont nous manquons c’est d’une véritable diplomatie des droits des femmes et c’est cette diplomatie dont je voudrais dresser les contours devant vous.

L’actualité de ces dernières semaines a mis en lumière une série d’évènements qui heurtent profondément nos valeurs. Bien sûr, il y a les cas qui font la une des medias internationaux : l’atteinte inacceptable à la liberté d’expression et de création des Pussy Riot en Russie, les propos scandaleux de Todd Akin et hier Tom Smith aux Etats Unis sur le viol.

 

Au-delà de ces évènements votre réseau comme les associations, nous font remonter chaque jour des évolutions, moins médiatiques, mais pas moins préoccupantes.

Nous avons des sujets sur tous les continents. En Guinée, des dispositions discriminatoires limitent l’accès des femmes à l’éducation, à la santé, au marché du travail, aux postes de décision et à la justice.

Au Mali, où la crise politique a des conséquences dramatiques pour les femmes. Outre les atteintes du nouveau Code de la famille – qui consacre le statut d’infériorité des femmes – les organisations internationales font état de viols répétés.

En Haïti, où des femmes s’élèvent depuis 2 ans contre les violences sexuelles dans les camps haïtiens ; plus de 250 cas de viols dans plusieurs camps ont été signalés au cours des 150 premiers jours qui ont suivi le tremblement de terre de 2010.

En Inde, où, selon un rapport de leur Ministère de la santé et de la famille, le taux de mortalité infantile des filles est 61% plus élevé que celui des garçons.

Dans le Pacifique, où l’Australie et la Nouvelle-Zélande affichent les taux de représentation politique des femmes les plus bas au monde (de l’ordre de 3,5 % en moyenne) ;

En Afrique du sud, où une femme est assassinée toutes les 6 heures par un partenaire intime.

Bien sûr, ces exemples ne sont pas exhaustifs. Les femmes et les filles constituent 80% des quelques 800.000 personnes faisant l’objet d’un trafic annuellement, la majorité fait l’objet d’une traite pour exploitation sexuelle. Environ 100 à 140 millions de filles et de femmes dans le monde ont subi des mutilations génitales féminines et plus de 3 millions de filles d’Afrique y sont chaque année exposées.

 

Les violences faîtes aux femmes sont la violation des droits de l’homme la plus courante sur la planète. Chez les femmes entre 15 et 44 ans, elles causent plus de décès et de handicaps que le cancer, le paludisme, les accidents de la circulation et les guerres réunis.

Un autre sujet de préoccupation brulant est la remise en question du combat pour le droit des femmes à librement disposer de leur corps y compris en Europe le droit à l’IVG qu’on croyait acquis se trouve souvent réinterrogé.

Soyez assurés que la France sera au côté de toutes celles et ceux qui rappellent les règles de droit international applicables en la matière.

Le 4 octobre 2011, le Rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à la santé a présenté un rapport à l’Assemblée Générale qui lance un appel urgent à tous les gouvernements afin qu’ils dépénalisent totalement l’IVG. C’est la première fois dans l’histoire de l’ONU qu’un tel appel est lancé. Je souhaite que vous puissiez le relayer auprès des gouvernements auprès desquels vous représentez notre pays.

Enfin comme vous le savez, le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU a adopté en juin 2011 une résolution sur les droits de l’Homme, l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Cette résolution est une avancée essentielle. Elle exprime sa grave préoccupation pour les actes de violence et de discrimination commis sur ces fondements, dans toutes les régions du monde. 76 pays dans le monde criminalisent encore l’homosexualité qui peut être sanctionnée de la peine de mort dans au moins 5 pays. Nous ne pouvons admettre cet état de fait.

La encore, notre diplomatie doit se saisir pleinement de cet instrument, notamment en contribuant à dresser un rapport mondial sur les lois, pratiques discriminatoires et actes de violence commis contre ces personnes.

Une nouvelle diplomatie des droits des femmes doit vous conduire à vous mobiliser donc davantage encore sur ces sujets. Elle doit aussi vous amener à soutenir les mouvements de femmes qui se battent, s’organisent, revendiquent.

J’ai eu ces dernières semaines de très nombreux contacts avec des femmes, qu’elles soient tunisiennes, chiliennes, américaines, indiennes, suédoises, ukrainiennes ou congolaises. J’ai été frappée, au-delà des différences de situation nationales, au-delà des différences majeures de priorités dans leurs combats pour les droits des femmes (ici l’avortement, là, la parité, ailleurs le droit de conduire), par la similitude de leur discours et du projet politique qu’il porte. Ce n’est bien sûr pas pareil d’être femmes ou féministe en Europe du Nord qu’en Afrique centrale, en Amérique latine qu’en Asie du Sud Est. Pourtant, dans chacun des pays, les femmes qui se battent pour leur émancipation le font avec la même volonté : montrer que le progrès des droits des femmes est la première marche du progrès de l’humanité.

La création d’un Ministère des Droits des Femmes en France n’est absolument pas en effet passée inaperçue auprès de ces mouvements de femmes à l’étranger, dont beaucoup espèrent notre soutien. Je vous le dis assez simplement : si vous avez besoin de mon appui pour soutenir ces mouvements, n’hésitez pas à me solliciter.

Dans le cadre multilatéral, les droits des femmes ont connu au cours des dernières décennies des progrès considérables à travers les 4 grandes conférences des Nations Unies et depuis 18 ans le programme d’actions de Pékin. Mais ces engagements sont non seulement trop souvent ignorés, ils sont aussi remis en discussion. A chaque réunion des Nations Unies sur les droits des femmes, nous sommes aujourd’hui crispés pour éviter tout recul. C’est en assumant mieux nos engagements que l’on sortira de cette position défensive.

Nous sommes en effet à un moment où des courants conservateurs, des extrémismes religieux et un certain relativisme culturel s’affirment dans la plupart des fora internationaux depuis le début des années 2000 et tendent à remettre en cause les avancées obtenues dans le cadre des Nations Unies pour l’égalité et les droits des femmes dans les années 1990.

Or, en matière de droits humains, lorsque l’on cesse d’avancer, on finit par reculer. J’ai en mémoire la déclaration de Michelle Bachelet au moment de l’institution de ONU-Femmes : elle avait confié que la décision d’établir ONU-Femmes reflétait une « frustration générale face à la lenteur du changement ». Cette parole est d’or au moment où nous devons déjà réfléchir à la construction du nouveau programme d’actions de Pekin (le cycle Pekin+20). Je souhaite que nous soyons, avec votre concours, précurseurs dans cette réflexion.

Mon ministère, en France, est celui de la troisième génération  des droits des femmes. La première génération était celle du combat pour les droits civiques et politiques. La deuxième génération, celle des droits économiques et sociaux, de l’égalité devant la santé, de l’IVG, de l’égalité professionnelle. Ces droits ont été inscrits dans la loi dans les années 70 et 80 et c’est un combat permanent de s’assurer qu’ils sont pleinement mis en œuvre.

La troisième génération de droits est celle de l’aboutissement de l’égalité. Ce sont les droits du 21ème siècle, ceux que nous devons faire entrer dans le processus de Pékin+20.

Ceux qui feront monter le niveau d’intolérance de la société au sexisme et aux inégalités, ceux qui feront qu’il y aura autant de femmes que d’hommes dans les Parlements ou dans les commissions exécutives des grandes entreprises. Ceux qui feront que les femmes ne seront plus cantonnées dans les emplois précaires et seront payées de la même façon que les hommes. Celle qui permettra in fine de passer d’une égalité de droits à une égalité réelle. Ca n’est une chose évidente pour aucune de nos sociétés. Et pour cause.

Dans nos sociétés, la famille, qui est le lieu de toutes les protections, se construit largement dans une alliance bipolaire entre le père et la mère. Comme s’associent les électrons et les protons dans un atome, la solidité du modèle familial serait en quelque sorte conditionnée à la différence que la société creuse entre les femmes et les hommes.

C’est dans cette vision de la société et de la famille qu’est le nœud gordien de nos problèmes. Nous devons démontrer que la seule alliance solide entre une femme et un homme n’est pas celle qui oppose des moins et des plus. Nous devons dessiner les contours d’une nouvelle société dans laquelle les identités qui naissent d’une relation égalitaire entre les deux parents sont vécues comme des identités positives. C’est en cela que les pays nordiques nous ont devancés et nous devons nous inspirer de la voie qu’ils ont tracée.

La diplomatie des droits des femmes doit garder à l’esprit ces trois générations des droits.

Elles forment un tout. Et cette vision large du chemin d’émancipation des femmes nous prémunira d’un angélisme sur notre propre situation.

Il m’est impossible de ne pas m’arrêter quelques instants sur les révolutions arabes, qui ont, il n’y a même pas deux ans, profondément bouleversé la donne internationale.

Elles entreront dans l’Histoire comme la coalition inédite d’une aspiration forte des jeunes à la modernité et d’un mouvement de femmes, organisé selon des réseaux informels et qui ont pris souvent beaucoup de risques. J’ai reçu en juin dernier des femmes journalistes et bloggeuses engagées dans la transition de leur pays. Elles viennent du Bahreïn, d’Egypte, de Jordanie, du Maroc, des Territoires Palestiniens, de Tunisie et du Yémen et ont toutes pour point commun d’avoir choisi la plume pour raconter la transformation de leur société et pour lutter contre tous les intégrismes.

Ce qui se passe en Tunisie est de ce point de vue essentiel. Cet été, les femmes et les hommes sont descendus dans la rue pour exiger que la nouvelle Constitution garantisse l’égalité. Car les féministes en Tunisie comme partout ailleurs, savent bien que  la complémentarité n’est pas exactement synonyme d’égalité.

Il y a dans cette effervescence complexe dont la Tunisie est un exemple, d’abord et surtout un espoir formidable qui se profile et qui requiert toute notre attention.

L’UpM n’a pas pleinement réussi encore à trouver ses marques sur des questions de société telle que celle-ci. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne constitue pas un forum adapté pour des réalisations communes. Après les réunions ministérielles qui se sont tenues sur ce thème en novembre 2006 à Istanbul puis à Marrakech en 2009, nous travaillons actuellement à la préparation de la troisième réunion que la France organisera au premier semestre 2013. Ce sera une contribution essentielle à la « Méditerranée de projets » dont vous a parlé le Président de la République.

Vous l’avez compris, Mesdames les Ambassadrices et Messieurs les Ambassadeurs, je souhaite que notre pays s’engage à défendre la liberté et l’autonomie des femmes tout au long de leur vie. Où qu’elles soient.

Notre action dans ce domaine comme dans d’autres se doit d’être exemplaire et votre action y contribuera. L’action de la France doit assurer la défense des droits des femmes dans tous les domaines :

– le droit des petites filles à accéder à l’école, à l’éducation, au savoir et à pouvoir choisir librement leur orientation ;

– leur droit de se marier avec qui elles le souhaitent. De divorcer. De se remarier. D’aimer quelqu’un d’autre ;

– leur droit à disposer librement de leur corps. ;

– leur droit à travailler et à être rémunérées pour ce travail. A s’exprimer. A marcher librement dans les rues. A chanter. A rire. A danser. A vivre dignement. A ne pas subir la domination des hommes. Leur droit à être protégées. C’est le sens de la Convention pour l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes dont nous sommes signataire et que tous les Etats doivent être encouragés, notamment par votre intermédiaire, à signer et à mettre en œuvre.

C’est le sens également du travail accompli par ONU-Femmes, que nous devons soutenir pleinement.

Enfin, je voudrais dire quelques mots des chantiers européens.

 

Vous le savez, la lutte contre les inégalités entre femmes et hommes en matière de rémunérations et l’une des plus anciennes compétences de l’Union dans le domaine social, sans doute celle qui a produit la plus large législation. Cette compétence, qui se retrouve à l’article 157 du traité, semble toutefois désormais endormie. Mettre en place des mécanismes de lutte contre les discriminations n’est pas suffisant contre les inégalités salariales.

Il faut intervenir à la racine en imposant, par des mécanismes de congés parentaux adaptés et la remise à plat des incitations fiscales, le partage des responsabilités familiales. Le projet d’une directive européenne afin de concilier les différents types de congés familiaux, comme c’est le cas par exemple dans certains pays d’Europe du Sud, doit être relancé. L’Europe doit montrer aux Etats membres le chemin de la modernité dans ces domaines.

Un deuxième chantier est celui de la place des femmes dans la gouvernance des entreprises. Je pense par exemple au groupe EADS, qui a réussi la contre-performance, aujourd’hui en 2012, d’élire un exécutif exclusivement masculin.

Chacun pense qu’EADS est soumis à la loi française qui impose un minimum de femmes, mais l’entreprise a son siège aux Pays Bas. Cela nous montre que nous ne pouvons nous contenter d’adopter des législations de notre côté, comme nous l’avons fait avec la loi du 27 janvier 2011, sans envisager un texte plus large. Les initiatives que la Commission européenne prendra dans ce domaine vont dans le bon sens et la France les soutiendra.

Enfin, la question des violences faites aux femmes a indiscutablement une dimension européenne. Les récentes directives prises au niveau européen en matière de renforcement des droits des victimes et de lutte contre la traite des êtres humains et l’exploitation sexuelle des femmes ne pourront être utilement mises en œuvre que si les institutions communautaires se mobilisent.

Je pense notamment à Eurojust, qui doit renforcer son rôle de coordination en la matière. Les réseaux ne peuvent être utilement mis en lumière que si l’on remonte la chaîne des responsables. Ils ne peuvent être utilement démantelés que si l’on se donne les moyens d’établir la traite, de protéger les victimes et de saisir les avoirs.

Au-delà des frontières de l’Union, cette question revêt d’ailleurs une dimension internationale importante.

Sur tous ces sujets je m’entretiendrai dès la semaine prochaine, avec la Commissaire européenne à la justice, aux droits fondamentaux et à la citoyenneté, Mme Viviane Reding.

 

Permettez-moi, pour conclure, une dernière observation sur des sujets qui concernent votre organisation. Les faits sont têtus, la place des femmes dans l’encadrement supérieur de la plupart des administrations reste encore trop faible. C’est particulièrement le cas à l’Intérieur, à la Défense, aux Finances. Mais cela l’est aussi aux Affaires étrangères. 14% de femmes ambassadeurs et un pourcentage équivalent de Consuls ou de Directrices d’administration – chiffre stable depuis 2009 semble-t-il – c’est trop peu et très loin de l’objectif de parité fixé par le gouvernement. C’est une préoccupation, je le sais, que partage le ministre des affaires étrangères.

Je ne peux qu’émettre devant vous le souhait d’un rééquilibrage car vous l’aurez compris dans tout mon propos, la diplomatie est aussi une affaire de femmes.

Je vous remercie.