3 Questions à Sabine DUFLO – Campagne « 4 pas pour mieux avancer »

Share on Facebook+1Share on LinkedInShare on Twitter

Sabine DUFLO est psychologue clinicienne et thérapeute familiale. Elle travaille depuis une quinzaine d’années auprès des enfants et de leur famille au sein du centre médico-psychologique infanto-juvénile de Noisy-le-Grand ainsi que dans une consultation pour enfants à hauts potentiels intellectuels (CEIP). Membre du collectif Alerte écrans, elle est à l’origine de la campagne des « 4 pas pour mieux avancer ».

Aujourd’hui, les différents écrans (télévision, smartphone, tablette, jeux vidéo…) occupent une place de plus en plus importante dans le quotidien des familles. Dispose-t-on de statistiques permettant d’évaluer le nombre d’heures d’exposition aux écrans que cela représente ?

Une évaluation précise est compliquée pour plusieurs raisons. D’abord parce que les écrans sont protéiformes (télévision, ordinateur, smartphones, tablettes, etc.). Ensuite, plusieurs écrans peuvent être ouverts/utilisés en même temps. Enfin, les moins de 4 ans ne sont pas pris en compte dans les statistiques et nous ne disposons pas en France de vastes études d’évaluation comme aux Etats Unis ou au Canada. Retenons simplement ces faits :

  • Les 7-12 ans consacrent 5h30 par jour aux écrans[1] (ce chiffre ne prend pas en compte l’introduction récente des écrans dans les écoles et au collège).
  • Selon une enquête récente, « les collégiens déclarent passer en moyenne sept heures quarante-huit minutes par jour (week-end compris) devant des écrans (télévision, smartphone, ordinateur). Les garçons consomment beaucoup plus de jeux vidéo que les filles (62,2 % contre 35,7 %). Cette durée recouvre en fait des usages cumulés (consultation d’une messagerie sur smartphone pendant le visionnage d’une vidéo sur ordinateur, par exemple). La quasi-totalité des collégiens dépassent néanmoins la recommandation internationale de deux heures maximum d’écrans par jour»[2].

Le résultat, c’est qu’aujourd’hui  je vois arriver en consultation des enfants de 2 ans à 5 ans qui ont passé depuis leur naissance plus de temps face à un écran qu’avec un être humain et qui ont très peu manipulé de petits objets « classiques ». Or ces enfants-là se portent rarement bien : ils présentent souvent des retards.

 

Quelle est la spécificité du développement d’un tout-petit et en quoi le temps passé au contact d’un écran à cet âge peut perturber ce processus ?

Un petit d’homme doit développer 3 compétences essentielles : un langage de communication, une sociabilité harmonieuse et une appréhension du monde physique (objets, choses) adaptée. Aucune machine, même la plus perfectionnée soit elle, ne peut remplacer ce que transmet le parent, ou tout adulte bienveillant, à l’enfant.

Le bébé, dès sa naissance, cherche du regard son parent et l’interpelle par ses émissions vocales, ses gestes, ses regards.. Par le portage, le regard et les paroles, les parents contribuent progressivement à donner sens au monde dans lequel grandit l’enfant.

Le parent constitue une sorte de filtre entre le monde et les stimulations externes qui s’offrent à l’enfant (« regarde cette  jolie peluche, elle est douce, ne touche pas ça c’est mauvais pour toi »). Ce filtrage est essentiel pour donner au monde une cohérence et introduire des hiérarchies. Plus tard, lorsque l’enfant a acquis la position assise, la manipulation répétée des objets lui permet d’acquérir une représentation unifiée de l’objet, complétée par l’observation qu’il fait de son entourage.

Les écrans, s’ils sont utilisés comme source principale de stimulation/d’occupation de l’enfant, entravent ce processus naturel d’échange et de découverte. Pourquoi ? Parce qu’ils engendrent un processus quasi addictif en captant très fortement l’attention du jeune enfant (effet direct) et en lui volant le temps nécessaire aux échanges humains et à la découverte sensori-motrice du monde (effet indirect). Par le scintillement des images, une bande son chargée de bruits humains forts et stressants, les écrans fonctionnent comme des capteurs d’attention. Ils sur-stimulent l’attention non volontaire au détriment de l’attention volontaire ou la concentration. Plus l’enfant les regarde, moins il fait et est capable de faire autre chose. Arriver à poser un cube sur un autre demande des heures d’entrainement quand on a un an. Tandis que l’usage des tablettes requiert très peu de persévérance et de concentration : faire glisser le petit cube sur le gros cube à l’écran s’apprend presque immédiatement.

Le langage aussi est atteint : captivé par l’écran, l’enfant interpelle moins son parent et son parent s’adresse moins à lui. Or un bébé à qui on s’adresse peu, parce qu’on lui accorde moins d’attention,  risque de se replier sur la recherche de stimulations internes (balancements) ou externes simples comme les écrans. Moins d’échanges parents/enfants, c’est au bout du compte moins de langage de communication chez l’enfant. Il pourra certes apprendre quelques mots via l’écran mais restera cantonné à un langage de dénomination, comme cette petite fille qui, à 5 ans, peut nommer les éléments de dinette en 3 langues ou répéter des phrases toutes faites issues de ses cartoons préférés mais ne sait pas dire « je », « tu » et communiquer d’une façon humaine.

L’enfant principalement stimulé par les écrans est donc un enfant mal nourri qui peut présenter dès  3 ans des retards de langage importants, une sociabilité et une appréhension physique du monde inadéquates. C’est pour cela qu’il est essentiel que chaque parent soit informé de l’effet de captation de l’écran et en prévienne les dommages en réfléchissant à un usage raisonné des écrans dans la famille.

 

Quel est l’objectif de votre campagne « 4 pas pour mieux avancer » et quelles sont vos recommandations aux parents pour les tout-petits ?

Je me suis aperçue à l’usage que les recommandations qui valent pour toute la famille sont les plus efficaces. On ne peut recommander des limitations de temps à l’enfant si le parent lui-même est scotché devant son écran. Par ailleurs des recommandations de limitation de temps qui varient suivant l’âge de l’enfant fonctionnent mal car cela oblige le parent à être derrière chaque enfant avec un chronomètre, ce qui bien entendu est impossible.

Depuis les années 2000, l’AAP (l’académie américaine de pédiatrie) publie régulièrement des recommandations très complètes. Je m’en suis inspirée pour créer les « 4 pas », qui concernent les enfants entre 0 et 10 ans.

Il ne faut pas mettre d’écran le matin, car c’est à ce moment que l’attention de l’enfant est la plus forte et il en a besoin pour développer sa concentration et son raisonnement. Pas d’écrans durant les repas, car c’est à peu prés le seul moment aujourd’hui où parents et enfants échangent et se parlent. Un enfant qui grandit avec une TV ou n’importe quel écran allumé en permanence acquerra un vocabulaire plus pauvre, un langage moins riche. Pas d’écrans dans la chambre de l’enfant, car alors le parent perd tout contrôle sur le temps qu’y consacre l’enfant et les contenus auxquels il est exposé. Les contenus violents et à forte connotation sexuelle maltraitent l’enfant. Celui-ci peut développer une appétence pour ce type de contenus qui tout à la fois l’effraie et l’excite. Le discours secondaire du parent ou sa présence aux côtés de l’enfant ne modifient pas la charge émotionnelle de l’image et son pouvoir sur l’enfant. Enfin, pas d’écrans avant de s’endormir car l’image animée, même adaptée, n’est pas une activité calmante pour le cerveau de l’enfant. Elle est trop stimulante émotionnellement. De plus, l’écran diffuse une lumière bleue qui inhibe la mélatonine, hormone régulatrice du sommeil ; cela retarde le sommeil de l’enfant et l’empêche de s’endormir naturellement.

4 pas pour mieux avancer from wag interactive on Vimeo.
 

[1] Ipsos junior connect 2015 “La conquête de l’engagement”. 

[2] Le monde